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CLAIR-OBSCUR




On frappa un jour à ma porte. Je ne le reconnus pas. Le teint hâve, une barbe de quelques jours, un pardessus râpé, des jeans crasseux tirebouchonnant sur des bottes éculées, le cheveu hirsute, il me contemplait en souriant.

Son accent traînant aux inflexions caressantes et chantantes et cet air mi-sérieux, mi-railleur n’appartenant qu’à lui, ce ne pouvait être que Gianfranco, perdu de vue depuis une décennie. Il ouvrit les bras et je m’y blottis en murmurant les mots tendres que nous avions l’habitude d’échanger. Nous nous embrassâmes comme avant, du temps où nous nous aimions. Puis il entra en tirant derrière lui une valise cabossée et un sac fourre-tout.

Il commença par se laver abondamment en chantant à pleine voix les sérénades napolitaines dont il avait le secret. Pendant ce temps, je jetai un coup d’œil à ses affaires. Plus rien ne tenait debout ou plutôt si, la crasse avait raidi les fibres usées du tissu. Cela sentait la rue, le désespoir et la misère. Le cœur serré, je flanquai le tout dans des sacs poubelle que j’entreposai dans le local du vide-ordures.


Soucieuse, je préparai ensuite un quelconque apéritif et mis en route le dîner improvisé. Revoir mon ex-amant dans ces circonstances !  L’enthousiasme était retombé tandis que j’échafaudais diverses théories sur la suite des évènements. Mon intuition me disait que je m’aventurais en terrain miné.


Gianfranco émergea de la salle de bain, méconnaissable, rasé de près, fleurant bon « eau sauvage », oubliée par un homme météore que je voyais de temps à autre lorsque sa planète rejoignait la mienne. Je l’en complimentai avec un brin d’humour en précisant que les parfums s’évaporaient moins vite que les amours. Son inoubliable rire en cascade au cours duquel il renversait la tête en arrière, pour jouir pleinement de l’instant, me donna un coup au cœur, une émotion tendre me submergea. Je sus alors que j’étais à nouveau amoureuse. Nous reprîmes notre liaison là où elle s’était arrêtée, dix ans plus tôt sans nous poser de questions.


Il restait à la maison, me rendant quelques services au quotidien. La femme de ménage eut malgré tout un surcroît de travail. Il était désordonné, laissant tomber vêtements et accessoires, flambants neufs, à divers endroits inappropriés. Ainsi il n’était pas rare de ramasser un pantalon jeté négligemment sur une chaise de cuisine tandis que le polo du jour gisait en tas sur le carrelage de la salle de bains. Zoé, ma jeune aide, en devenait chèvre et menaçait à tout moment de rendre son tablier. Puis elle eut l’air de s’y accoutumer sans qu’apparemment rien ne change. Le matin, la maison ressemblait à un champ de bataille. Elle passait le plus clair de son temps à ranger et repasser les vêtements de Gianfranco. Petit à petit, je m’aperçus que mon propre linge s’accumulait et je dus augmenter ses heures de service. Elle en parut enchantée et parvint enfin à gérer les tâches multiples qui lui incombaient.


Je partais tôt le matin après avoir embrassé mon beau napolitain assoupi. Lorsque je rentrais le soir, Zoé avait préparé le dîner et s’était esquivée. L’homme jouait avec les télécommandes du grand écran que je venais de faire installer sur le mur du salon. Il s’intéressait de près aux sports divers et variés de sorte que je fus privée petit à petit de mes émissions culturelles. Je réclamai de temps à autre mon dû. Il consentait épisodiquement à partager mes goûts puis il grignota sans que j’y prenne garde la frange étroite que je m’octroyais en prétextant la piètre qualité de l’image ou autre argument vaseux. Je n’y attachais pas une importance extrême. Une quantité phénoménale de livres m’attendait et je me ruais sur le premier de la pile instable entreposée dans mon coin bureau.


Mon bel italien n’avait pas l’air de rechercher la moindre activité rémunératrice. Il entrait et sortait à sa guise. Certains soirs, il disparaissait sans aucune excuse. Je commençai à m’impatienter et lui laissai, avant de partir le matin, des petits mots énergiques et incitatifs. En fait, après les premiers mois d’allégresse amoureuse,  notre passion était retombée comme un soufflet au fromage.  Nous ne nous voyions plus que rarement. Son côté insaisissable se remarquait de plus en plus. Il était impossible de discuter franchement de la situation. Je prenais donc mon mal en patience en me disant que, tôt ou tard, un évènement viendrait à point pour résoudre ce dilemme.


Un soir, alors que je déposai mon baluchon de travailleuse épuisée, je trouvai Zoé en pleurs. Elle était assise sur le canapé et se mouchait bruyamment. Un flot de paroles sortit de sa bouche entre deux reniflements. Rien ne pouvait arrêter le débit tumultueux de ses confidences. La raison de ce déluge lacrymal et verbal se révéla brusquement à moi.


Il ne faisait aucun doute que Gianfranco avait fait du charme à Zoé. Il excellait dans ce domaine. Elle lui était tombée toute rôtie dans les bras. Cela durait depuis le début, quelques jours à peine après son arrivée.

  • Et où se passaient les ébats ? questionnai-je, outrée.

J’appris que ceux-ci avaient lieu dans mon lit ! J’entrai dans une colère noire. Je la houspillai et arrachai les draps en criant au scandale. Elle ajouta que ce n’était pas tout. Je tombai assise sur le matelas dénudé. J’avais envie de me boucher les oreilles. Ce que j’entendis, à mon corps défendant, confirma mes craintes : Zoé était enceinte. La naissance était prévue pour Décembre.

Je m’exclamai ironiquement :
-  Un petit Jésus dans la crèche ? Un miracle en quelque sorte !

Une fois la chambre faite, je rassemblai les vêtements flambant neufs de Gianfranco et les entassais dans sa vieille valise que je déposai dans l’entrée avec l’impression de me débarrasser d’un tas de problèmes et de contrariétés. J’attendis fébrilement son retour. Un jour passa puis une nuit sans qu’il ne montre le bout de son nez. Je me résolus alors à l’appeler sur son portable, démarche que je m’étais refusée de faire jusqu’à présent. Au son de la voix chaude et enjôleuse précisant les indications du message d’accueil, je poussai un soupir d’agacement. Il branchait en permanence sa messagerie. Néanmoins, un dimanche, il rentra à l’aube et s’affala sur le canapé, sans doute pour ne pas avoir à m’affronter. Je l’entendais ronfler et parler dans son sommeil. J’attendis que le jour se lève et préparai le petit déjeuner comme si de rien n’était.

Enfin, je l’avais en face de moi, à moitié réveillé et l’air un peu effrayé d’un petit garçon pris la main dans le sac. Je lui exposai calmement les faits. Son embarras était visible. Il n’essaya pas de se disculper. Il m’assura qu’il me vénérait comme une icône. Il se sentait protégé, aimé, choyé et il craignait, sans mon aide, de retourner vivre dans la rue, n’ayant aucun subside.

Devant un tel bagout, je ris, je n’arrêtai pas de rire. Je riais de moi-même. Quelle idiote j’avais été de me laisser berner ! J’en souffris modérément en me répétant que moi ou une autre, cela aurait été la même chanson et que, par conséquent, je n’étais ni une gourde ni une rosière, peu s’en fallait !


Sur ce dernier point, j’eus soudain la vision de mon père, peu soucieux du « qu’en dira-t-on », lançant à haute voix sur le quai de la gare, alors que je m’en allais vivre à Paris,« Serre bien les genoux, ma fille » ! Les joues brûlantes de honte, je dus changer de compartiment devant le sourire des voyageurs médusés.


Reprenant pied avec la réalité, je parai tous les arguments de Gianfranco. Je ne cédai pas d’un pouce. L’ultimatum était définitif et sans concession. Il rendit les armes d’un air contrit et, beau joueur, souhaita à Zoé et à moi-même une belle vie.


Je le regardai partir, ressentant à la fois une agréable tranquillité d’esprit et une pointe de mélancolie. Le lendemain je fis l’acquisition du dernier album de Pavarotti et me laissais bercer par sa voix incomparable et le doux accent italien dont je raffolais.



Fin

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