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CHASSE-CROISE


 Maria triait avec soin de vieilles photos. L’une d’elles, prise à la remise de son diplôme, la fit songer à ses débuts professionnels. Jeune sage-femme tout juste sortie de l’école, elle avait confondu l’identité de deux nourrissons. C’est ainsi que l’enfant prénommé Laurent se retrouva dans une famille de six gamins délurés et mal élevés alors que sa famille d’origine était très aisée et faisait partie de la haute bourgeoisie, s’enorgueillissant de compter quelques illustres personnages dont les portraits richement encadrés décoraient la grande bibliothèque du château. En fait, c’était une maison de maître, blanche et altière, comme on en trouve dans le Bordelais. 
Le remords la rongeait depuis tout ce temps. En effet, elle s’était aperçue de sa méprise et n’avait pu se résoudre à  en informer les familles concernées. A l’occasion d’une visite à la clinique, elle s’enferma dans le local des archives pour consulter la  fiche de Laurent,  Elle nota sur son carnet les coordonnées de ses parents.. Elle se disait qu’elle pourrait monnayer facilement cette révélation. Le cas de Laurent lui donnait des frissons anticipés de revanche sur la classe dominante et gommait un tant soit peu le lourd remords occasionné par cette substitution involontaire.
Maria sonna à la grille de la propriété des parents de Laurent, lequel devait friser les quinze ans. Elle dût patienter un moment. Cela lui parut être une éternité. Pour arriver à ses fins, elle avait adopté l’attitude d’une femme autoritaire maîtrisant la situation et veillant sur ses propres intérêts sans accorder la moindre circonstance atténuante. Elle savait en son for intérieur qu’elle-même n’en avait aucune et que si elle ratait son coup, elle se retrouverait directement en prison (sans passer par la case départ, avait-elle coutume d’ajouter, étant une fervente adepte du Monopoly). Elle admirait le panorama tout en se disant que le moment était mal choisi pour rêver. Elle était sur ses gardes. Le portail s’ouvrit enfin et elle s’engagea dans l’allée qui menait à une bâtisse imposante. 
Lorsqu’elle s’avança sur le perron majestueux, un ventail richement sculpté s’ouvrit. Le maître d’hôtel l’invita à pénétrer dans les lieux. Elle fut priée de s’assoir dans un salon jaune dont les meubles de style empire mettaient parfaitement en valeur la pièce donnant sur le parc. L’inquiétude et le doute s’insinuaient en elle mais nul n'aurait pu s’en rendre compte. Le miroir lui renvoyait son reflet. Elle s’adressa une grimace et croisa les doigts. 
La porte s’ouvrit brusquement. Un homme se présenta et lui fit signe de le suivre. Ils traversèrent de sombres corridors puis entrèrent dans un bureau assez vaste et clair. Ils prirent place dans des fauteuils disposés autour d’une table basse; Maria entama aussitôt la conversation. C’était une manière de se jeter à l’eau. Elle raconta tous les faits de l’affaire en évitant toutefois de préciser que c’était elle la coupable et personne d’autre. Après un échange houleux où les rebondissements ne manquèrent pas, elle patienta un long moment, son hôte s’étant absenté. Sans doute prenait-il l’avis de son épouse. 

Un cri aigu traversa les murs épais. Il y eut une cavalcade dans le couloir. Cela ne manqua pas d’intriguer la sage-femme qui se posta à la fenêtre. Le majordome tentait de rattraper ce qui semblait être une jeune fille, à peine vêtue d’un kimono dont les pans ressemblaient à des ailes multicolores. Elle allait s’envoler, cela donnait une impression surréaliste. Le nez écrasé sur la vitre, Maria suivait les évolutions chamarrées de la fuyarde.

Soudain, une main se posa sur son épaule. Elle fit volte-face. 
-      " Combien ? Vous voulez combien ?"
L’homme était pâle. Sa voix ne trahissait aucune émotion. Elle s’approcha de son oreille. Un murmure. Il répondit qu’il était d’accord. Les tractations financières furent mises au point. Elle décela un soulagement dans l’attitude de son hôte. On aurait dit qu’il s'était préparé à cette éventualité depuis longtemps. Une onde d’espoir l’environnait. Peut-être, les gênes de la filiation sauraient combler un père désappointé. Elle le lui souhaita. Il l’en remercia.

En fait, considéra-t-elle avec une indulgence amusée, elle venait de faire une bonne action, rendant à leurs familles respectives les héritiers plus ou moins chanceux égarés loin de leur réalité génétique. Elle rentra chez elle, un chanson aux lèvres et le coeur léger. Les palmiers, la mer des Caraïbes, le ciel bleu à perte de vue, la carte postale virevoltait devant elle. 

Maria s'envola un matin de septembre pour le paradis. Le crash aurait eu lieu non loin du triangle des Bermudes. Aucun indice ne permit de conclure à un accident ou un acte criminel.



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