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LA PREUVE DU CONTRAIRE



Il fit asseoir sa cliente. Le pire était devant lui. Douillette, bavarde, insupportable, elle le saoulait de propos ordinaires. La pluie et le beau temps venaient en premier. D’habitude, il s’arrangeait pour écourter au maximum ce flot d’insanités, mais aujourd’hui, il avait été imprévoyant et son assistante était en congé. Les fameux RTT dont on ne savait jamais quand ils allaient vous tomber dessus et combien il en restait. Il lui cloua le bec en introduisant l’aspirateur dans la bouche édentée à l’haleine pestilentielle. Il portait deux masques superposés parfumés à la citronnelle. Cela lui chatouillait le nez. Il avait parfois des envies de meurtre… Quelle raseuse ! A chaque séance avec elle, il se demandait comment il allait tenir le coup. C’était un challenge. Il avait tenté de la refiler à son associée. Mais cette dernière, fine mouche, avait éventé le piège. Il s’était donc vu dans  l’impossibilité de se débarrasser d’elle, à moins que … L’image de la seringue qu’il plantait dans la gencive de sa patiente s’imposa à lui,  emplie à ras bord d’un produit mortel. Mais cela relevait du fantasme. Il était un homme sain d’esprit.
Du reste, elle avait filé. Le téléphone sonna. C’était sa compagne. Bonne nouvelle, elle avait déniché la maison de leurs rêves. Ils vivaient à Perpignan, au centre-ville, dans un appartement de grand style. Mais en été, la ville était étouffante. Ils avaient souhaité habiter en périphérie, dans un village catalan, La maison se situait à Montescot. Il expédia les rendez-vous et fut ponctuel au rendez-vous. L’agent immobilier faisait les ronds de jambes de circonstance. Ils visitèrent la bâtisse, au pas de course, conquis d’avance. La signature eut lieu, les yeux fermés.  Il était en train d’imaginer la piscine avec jacuzzi, lorsque la mâchoire béante de la cliente honnie faillit l’avaler, langue frétillante et salivante. Il eut un sursaut et trébucha dans l’escalier. L’air était soudain empuanti, avec des relents de mauvaise digestion. La vision disparut en se fragmentant. Il retrouva un rythme respiratoire normal. Son esprit tournait en rond. Il ne comprenait pas ce qui se produisait. Il se mit à y penser, imaginant ses mains  tenant une seringue remplie de curare. Il appuyait avec lenteur sur le piston.

Les jours qui suivirent, cette scène lui parut presque familière. Au quotidien, il luttait contre le dégoût et les nausées pendant les soins. Cela avait commencé par la vieille dame et s’était étendu à d’autres personnes. Tous ses clients. Il angoissa un maximum. Allait-il pouvoir se contrôler ? Et s’il passait à l’acte ? Sa névrose prit une telle proportion qu’il décida de consulter. On lui recommanda un psy renommé. Ce dernier l’invita à prendre place sur une banquette confortable.

-        Je vous écoute, marmonna-t-il.

Il ne savait pas par quel bout commencer. Il se sentait très mal à l’aise. Que faisait-il là, sur ce divan, dans une posture faussement décontractée ? Dix minutes passèrent, puis dix autres. Toussotement du spécialiste.

-        La séance est terminée. Je vous revois vendredi à la même heure ?

Le psy n’attendit pas son consentement et inscrivit d’office le rendez-vous.

De retour au cabinet, alors qu’il saisissait une seringue pour l’anesthésie, le gouffre nauséabond garni de dents hideuses l’engloutit. Il tituba, heurtant le pied du fauteuil qui fut pris de trémoussements incontrôlables.  Au fil des jours, il finit par perdre une bonne partie de sa clientèle. Le cabinet connut bientôt des difficultés d’ordre financier. Il vendit quelques parts à un nouvel associé.

Pour autant, il continua d’exercer. Certains clients lui étaient restés fidèles. Mais les bouches béantes ouvertes sur le néant continuaient à l’obséder. Chaque fois qu’il se  servait d’une seringue, il devait lutter contre la tentation de la remplir d’une quantité anormale de produit anesthésiant. Le front perlé de sueur, il reprenait le contrôle, au prix d’un effort colossal sur lui-même. Il inspectait chaque dent, récif blanchâtre bordant le vide noir de la bouche grande ouverte.

Il poursuivait sa thérapie silencieuse. Il y allait en traînant les pieds, ne constatant aucune amélioration de son état. Ses visions étaient de plus en plus fréquentes. Elles survenaient n’importe où.

Sa compagne organisa une crémaillère. La réception battait son plein lorsqu’il gara la BMW. Il resta un moment à l’abri, appuyé sur le volant. Affronter le cercle des notables, l’air important et prospère, était au-dessus de ses forces. Les gens arrivaient encore, entourant la voiture dont les vitres fumées masquaient sa présence. Il finit par obtempérer et s’extirpa lourdement de son siège.

Pénétrant dans l’immense séjour, il fut acclamé par l’assemblée. Il formula en bégayant, quelques mots d’excuses pour son retard. Il reçut en pleine face le spectacle des bouches béantes et caverneuses des invités. Il prétexta un coup de fil et s’éclipsa dans son bureau. Les portraits de quelques hommes célèbres s’étalaient sur les murs. Ils avaient tous la mâchoire béante. Il ferma les yeux, horrifié, et ne les rouvrit que le lendemain matin.

Il fonça au cabinet à la première heure. Son assistante arrivait plus tard. La vieille dame était au rendez-vous, le regard confiant et passif. Il emplit la seringue de sérum physiologique et piqua la gencive à plusieurs endroits.  Aussitôt, il commença à soigner la dent sensible. Le nerf était à vif. La patiente hurla, se débattit. Il continua. Elle tomba en syncope. Les battements cardiaques étaient faibles.  Il injecta une dose d’anesthésiant. Le pouls, irrégulier, finit par s’arrêter. Il nettoya et rangea consciencieusement le cabinet. 

Avec calme, il appela les premiers secours. Il y eut une enquête de principe qui conclut, jusqu’à preuve du contraire, au décès par allergie au produit anesthésique. Lorsqu’il lut le compte-rendu d’enquête, il ressentit le plaisir indicible d’avoir commis un crime parfait. Il sut alors que sa thérapie était achevée, le libérant de ses hallucinations obsessionnelles. Il fit graver une nouvelle plaque professionnelle. On pouvait y lire, outre son patronyme, ses titres ronflants et ses diplômes, la mention suivante : Anesthésie personnalisée. Les lettres brillaient au soleil ardent de Perpignan.  La clientèle huppée, d’abord timide, fut bientôt importante. Dans tout le département, il était une référence. Se faire soigner par lui était devenu le summum du snobisme. Les gens en avaient plein la bouche en prononçant son nom. Il se sentait important, infaillible, auréolé de sa réputation usurpée. Son entourage amical et familial commença à le trouver imbuvable. Les invitations s’estompèrent peu à peu, jusqu’au jour où il se retrouva seul face à lui-même. Un silence lourd régnait dans la maison. Ne parvenait à ses oreilles que le bruit des casseroles remuées par la cuisinière, solide bretonne,  qui faisait les crêpes comme personne.

Le crime revenait à la surface de son mental.  Il repoussait les images de la scène où il injectait le produit inoffensif. Pouvait-on dire qu’il s’agissait d’un crime avec comme seul poison le sérum physiologique ? Tout de même, tout de même, se disait-il, la seringue ne contenait aucun analgésique…La souffrance extrême provoquait chez les sujets âgés une défaillance cardiaque. Et cela, il ne pouvait l’ignorer. Le meurtre lui revint en mémoire d’une manière si précise qu’il crût vivre à nouveau ce moment-là. D’un geste de la main, il écarta les images inopportunes  et obsédantes.

Il voyagea, participa à des congrès, fréquenta une jeune femme, se remaria, tant et si bien qu’il ne songea plus à sa victime. Ce fut une accalmie qu’il crut définitive. Cependant, à l’occasion de la Toussaint, il accompagna sa nouvelle épouse au cimetière. Les bras chargés de fleurs, il passa devant la tombe de sa cliente. Il fit un pas en arrière, médusé par ce qu’il voyait.

Les yeux du portrait le fixaient et l’un d’eux clignait avec impertinence tandis que la mâchoire s’ouvrait et se refermait sporadiquement. De saisissement, il lâcha la gerbe fleurie et s’enfuit en oubliant sa compagne. Elle ne comprit jamais pour quelle raison il avait déguerpi comme un fou. Il garda son secret farouchement.


Parfois, il affirmait être aussi muet qu’une tombe ! Mais, bien sûr, il était le seul à connaître la signification profonde de l’expression…

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VARIATION EN LA MINEUR

Ce jour-là, je broyais du noir. Il se trouvait que j’étais une fois de plus au chômage et que mon mec m’avait laissé choir. Je n’en fus pas surprise, car je le savais égoïste et peu scrupuleux.  Ainsi, dès  la mauvaise nouvelle annoncée, il déguerpit sans demander son reste.
Assise à la table de cuisine, je maudissais le mauvais sort qui s’acharnait contre moi. L’avenir m’apparaissait cousu de fil blanc, mes projets s’effilochaient avec le temps. Sans famille, seulement ma tante Bella qui vivait dans un hameau en Aveyron, je décidai de quitter mon logement, avant de m’enliser dans les sables mouvants du surendettement. Je liquidai les quelques meubles que j’avais réussi à accumuler. Je me séparai de mon cher piano. Par réflexe, je gardai les partitions. Il ne me restait plus que la possibilité de chanter en plaçant bien ma voix. J’étudiai en particulier une variation en la mineur de Brahms. Mes doigts dansaient en l’air, faute d’effleurer les touches ivoire, voletant ici et là, allegro…